Masseuse plurielle & risques multiples

 

 

 Cette année, j'ai reçu plusieurs demandes de personnes qui voulaient « se lancer » (mais ne savaient pas comment) : dans un métier lié au sexe et aux sensualités. Même si la meilleure formation reste la pratique, être un peu averti-e ça peut aider (et ça m'aurait bien aidé).  Je me définis comme une  masseuse plurielle  (naturiste, érotique, au toucher tantrique, holistique) ouichalante (parce tmtc si tu me connais) , mutante et indépendante (je travaille aujourd'hui en mon nom et collaborations).  

Gros fruit de composantes identitaires multiples je tire un récapitulatif de mes 4 ans d'expérience, entre plusieurs villes européennes. Principalement Paris et Lisbonne, mes amoureuses. 

 

1) Modifier ton prénom 

 

 

« Vous avez choisi votre prénom ? »

-On vous appellera Francesca, ça fait plus latine et ça plait ! »

 

« Sunaya, is closed to Soraya »

extraits d'entretiens d'embauche

 

 

Il est coutume de modifier son prénom, soit le.la responsable qui t'y pousse, soit toi-même. Pour des raisons qui t'appartiennent mais aussi pour te protéger. 

 

 

 « Quand avez-vous commencé à être une petite menteuse et à inventer de gros bobards pour dissimuler votre véritable métier ?» . Ma chère N. développe son histoire ici.

 

 

 


 

 A force, je me sentais plus fatigué-e que protégé-e.  A se départager je sentais ma psyché se diviser.  Je suis sortie de moi-mêmes. Puis la réflexion d'assumer (encore et encore plus) a pris du poids. Pour légitimer un métier que j'avais choisi, pourquoi un pseudonyme ? Cette triche, cette cache auprès de mes client-e-s ? Pour de la distance ? Elle peut se faire dans l'autrement. 

Alors à présent, je n'exerce qu'avec mes héritages. Mes prénoms.

 

2) Ta race pourra être déniée ou fétichisée 

 

« Vous êtes de quelle origine ? Non parce que là, j'ai juste trop d'arabes, j'ai besoin d'autre chose »

 

Extrait d'un entretien téléphonique avec un propriétaire de salon parisien

 

 

 

 

« Oui bien sûr Monsieur ! on a de l'orientale »

extrait de ma « Patronne »

 

Tu seras exotisé-e, fétichisé-e. Ta race sera déniée ou surjouée pour une vente. Par ton/ta patron-ne et/ou ton/ta client-e. Entre l'obsession et la sur-banalisation de te demander systématiquement ton origine. (A priori déterminante pour un toucher). En d'autres termes, de l'échange par mél, téléphonique ou physique, cette question fait presque partie du rituel. 

 

“I hope she is not from Brazil, I dont want to be touch by a Brazilian”

"J'espère qu'elle n'est pas brésilienne, je ne veux pas être touché par une brésilienne"

 

Extrait d'une conversation téléphonique d'un client à ma collègue (hôtesse) au Portugal

 

 

 Origines qui sont détaillées sur la majorité des sites de salons de massages. Il y a carrément des salons bâtis autour de la féchitisation de « la femme orientale ».

 

 

 

L’article « fais pas ta beurette » l’explicite très bien, ce délire du désir colonial s’engouffre dans nos cabines.

 

« Pour sa part, le magazine « The Economist » relevait dans un article sur le business du porno, paru le 26 septembre, que le terme de catégorie pornographique le plus recherché en France sur le site Pornhub était « beurette ». Preuve que l’exotisme oriental de ces filles originaires du Maghreb fait fantasmer. Y compris à leur corps défendant. »

« Wissale Achargui, universitaire et intervenante dans le documentaire audio d’Ilham Maad évoque la popularité récente du mot « beurette » dans les requêtes des sites pornographiques : « il y a une espèce de glissement sémantique dans les années 2000 au moment du boum du porno, avec une reprise des narrations traditionnelles du XVIIIème/XIXème siècle. Tout un récit autour de la jeune femme maghrébine hyper sexualisée. C’est un peu la « lolita » inaccessible du fait qu’elle était dominée par son père et par son frère »

 

 

 

 

3)  Si t'as pas de corps normé : t'as WAILOU 

 

 

« Si vous faites du 46 et du poil à la moustache ce n'est pas la peine, oui »

« Une masseuse doit être mince »

extraits d'entretien Paris & Bruxelles

 

 

 

 

​​

Parce que je parle bien d’UN type de corps. 

 

Entre les client-e-s qui te réclament les photos via internet ou par téléphone, ou les salons qui proposent les défilés des masseuses : le corps est (sur-)exposé. Je ne sais pas si l'offre ou la demande qui est le plus fort. Je ne sais pas si c'est une bonne ou mauvaise chose. Le plus souvent, cela est associé à une prestation de massage naturiste. 

 

Je n'ai connu qu'un salon qui ne voulait pas rentrer dans cette exposition, et ça m'a paru très reposant de me détacher de l'image du corps. J'avais l'impression d'aller plus en profondeur dans mon métier. Sans doute en cultivant moins l'apparence et plus les méditations (qui précédaient les échanges avec mes massé-e-s). Enfin, rencontrer sa/son client-e en dehors d'une image préalablement diffusé-e, ça permet de sortir d'un système d'attentes que je considère comme un cercle vicieux de frustrations. 

Cela était reposant car cette sur-exposition est soumise au joug de la minceur. Il n'y a bien qu'à Lisbonne où j'ai pu poser mes 110 de fessier et travailler dans 3 salons (avec des collègues aux corps différents). Là encore, un repos mental lié à la richesse présente. Il était bon de sortir des miroirs.

 

A Paris, la donne est différente, la beauté d'une masseuse n'a qu'un seul corps, et se clonifie au travers de nombreux sites. Un argument de vente ou une demande bien pesée ? Je ne saurai départagé. 

 

 

 

4) Avec finition ? 

 

Si je peux donner un conseil à celleux qui veulent découvrir, connais-bien tes limites. Trifouille toi intensément pour savoir ce que tu peux donner vraiment et surtout ne te laisse impressionner par aucun-e responsable.  Tu es maître de ton corps et ton esprit. Si tu es dans l'inconfort d'une pratique et que tu  sens que cela est insurmontable : arrête ! Il y a autant de salons de massages que de massages. . Ce qui me convient ne le sera pas pour un-e autre praticien-ne et vice versa. Il faut prendre le temps de regarder et de tester, savoir ce qui est plaisant et agréable pour notre personne. Finalement, c'est quoi un massage naturiste ? C'est quoi un massage tantrique ? 

 

 

Avant de me lancer, j'avais besoin d'être vraiment à l'aise dans mes intimités et donc travailler en toute autonomie. Ça a demandé du temps et des années de remise en question. Quand je recherchais un massage tantrique à Paris, je me suis confrontée à un monde mal isolé. Le mot tantrique est juste collé à la « finition manuelle », « happy end » et j'en passe.

 J'allais, naïve à des entretiens ou des observations de salons, pas très avertie sur la réalité de l'orgasme à tout prix. Moi, femme avec une vie intime jusqu’alors très franchement lesbienne, j’entrais dans le marché du pénis à bander.

 

 

 

6) Alors comment tu fais si t’es « queer » ?

 

ça reste du tantra. je reste queer, alors qu'est-ce qu'on fait? Est-ce que le queer annule le tantra ou le tantra annule le queer? 

Pensez-vous vraiment que ma libido est toujours activée déjà ? 

 

May Varsha est une thérapeute tantrika queer du Brésil, que j’ai connu à Lisbonne. J’ai même reçu un massage tantrique incluant un massage du yoni (du vagin) auprès d’elle. J’ai moi-même eu beaucoup de difficultés à rechercher des praticien-nes, formations etc. avec lesquelles je pouvais me laisser aller. Trouver des endroits qui ne sont pas dominés ou réappropriés par des personnes blanches + riches + élitistes est compliqué mais pas du tout impossible.

May a donc fait une vidéo sublime sur le genre et nos sexualités (nous travaillons sur des traductions Anglais/Français tout vite) qui rassemble des tissus et réponses précieuses. 

 

 

 

 

7) Faut un diplôme pour être tantrika/masseuse etcera ? 

 

Je suis convaincu-e que beaucoup font du tantra, du magnétisme, du reiki sans avoir eu un niveau II à l’école de Reiki dans les quartiers chics de Paris. Avec un diplôme décerné par ton guru blanc rebaptisé par un prénom sanskrit qui te dira surtout ce qui est ce qui n'est pas. En bref, vos professeur-e-s sont adoreront être adoré-e-s

 

 

 

 

A force de les avoir vus, je suis écœurée.  Il n'y a pas qu'une façon de devenir tantrîka, ou masseuse etc. et nos montées d'énergies et de consciences ont parfois été permises par nos propres éducations et cultures et surtout par la transmission. Ta mère, ta grand-mère t'ont sans doute légué un « je ne sais quoi » , une chaleur dans tes mains, un instinct et du nif' de haut niveau. Il y a certes, des gestes techniques à apprendre, toute une philosophie à ingérer selon ton degré d'implication, mais pas au point de ne pas remettre en question une parole blanche qui rapporte des propos d'un guru indien. Il y a un tas de déplacements qui dénaturent les propos déjà, et je ne m'afficherai jamais en tant qu'experte que je ne suis pas mais je suis assez avertie pour voir la dimension capitalo-coloniale derrière cet art.

 

 

 

 

 

 

8) Visibilité en tant que "racisé-e" 

 

 

La peur du client qu'on connaît ou que ta famille connaît, parce que tu seras rendue visible, directement exposé-e. par les sites, mais aussi directement dans ta pratique, et l'image bâtie par les esprits ignorants. Tu es nue = tu fais du sexe = tu es désirable = tu fais du sexe  / tu fais du sexe = c’est mal.

 

Avec tout le spectre double-prénom et l’assimilation à une prostitution qui elle-même est assimilée au « DANGER » nous nous confrontons à du stress, de l’angoisse beaucoup de fois. Puis la peur, d’être vu-e, reconnu-e, par peur d’être encore assimilé-e, stigmatisé-e à du bas, à du dégât, du sale. Par la famille, les ami-e-s / ennemi-e-s de la famille. Faire la honte. Etre la honte. 

 

Plus encore, s’isoler, à qui en parler ? Car en plus d'être remarqué-e puis jugé-e, à qui se partager ? A qui partager l'histoire du client qui t'as agressé ? Quelles oreilles vont te comprendre et saisir tous les risques auxquels tu es lié-e ? 

 

Car certains moments vont aussi réveiller peut-être des choses du passé, des choses déniées, ou juste des peurs actuelles. Alors je pense que notre premier ami, notre première écoute, notre meilleur alliéE : c'est nous-mêmes. & s'il y a des choses à améliorer c'est bien nous qui devons nous en charger. 

 

9) Se guérir comme responsabilité. 

 

Guéris et reviens dans le game. Déjà comme une responsabilité envers toi-même mais aussi envers ta-ton client-e. C'est de l'éthique. Tu vas entrer dans l'intimité des gentes, enjambe-la tienne d'abord. Beaucoup d'entre nous ont connu des traumas etc. et des vraies difficultés à guérir, mais fais-le. Prends le temps qu'il te faut et fais-le. Car déjà on a souvent face à pire que nous, et puis que tout passe finalement. Ne t'embarque pas déjà assommé-e dans ce qui reste un merveilleux métier. Je sais que les thérapies ou autres modes de guérison possibles ne sont pas remboursées, pas accessibles, pénibles ou juste impensables. Toutefois, pour donner il faut recevoir ok, mais surtout : se connecter. 

 

 @mosaiceye

 

 

 

Si les voisin-e-s d'un de mes salons m'appelaient « fille de Satan » à Paris comme à Lisbonne, aujourd'hui je me fous qu'on m'appelle pute. Je me demande parfois si se dégager, se distinguer à tout prix de la prostitué-e c'est aussi l'enterrer dans la tâche qu'on cherche à enlever.

 

Nous sommes le fruit et déchet d'un système prostitutionnel aux contours ambigus, nous trinquons tout-e-s à ça. Nous faisons face le plus souvent à des situations salariales non-déclarées ou difficiles de l'être. Puis la peur d'être contrôlé-e, par des policiers/client-e-s qui aimeront jouer avec ce climat. Il faut connaître ses droits, c'est le début de sa sécurité. Et putain de prendre soin de soi. Personne ne pourra s’affirmer à notre place, habitons là.

 

 

 

 

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